Le président des États-Unis met une pression maximale pour annexer l’île autonome du Danemark. Si, depuis quelques heures, un accord semble en passe d’être trouvé entre l’administration américaine et l’OTAN, sans en connaître les contours, la menace d’utiliser les Gafam plane toujours sur la France et le reste de l’Europe.
« Que se passerait-il si Donald Trump ordonnait aux Gafam [Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft] de cesser leurs services cloud à l’égard de notre gouvernement, de nos services publics, de nos armées ? ». La question, c’est David Monniaux, directeur de recherche au CNRS et spécialiste de la cybersécurité, qui l’a posé dans une tribune du quotidien Le Monde, en octobre dernier. Selon lui, la menace est réelle. « On peut très bien imaginer le président américain ayant un accès d’humeur à l’égard de la France, par exemple au motif qu’elle gênerait son « plan de paix » en Ukraine ».
Ou bien sur le Groenland. Depuis sa volonté d’annexer le territoire autonome appartenant au Danemark, le président américain menace les pays européens, qui s’opposeraient, de sanctions. L’occasion de mettre une pression sur l’Union européenne. Si la menace de se servir des Gafam n’a, pour l’heure, jamais été formulée par Trump, elle pourrait engendrer de lourdes conséquences, au vu de la dépendance numérique de l’UE et de la France aux entreprises outre-Atlantique.
Le Groenland en toile de fond
Derrière la possibilité d’une telle menace, se cache l’annexion du Groenland souhaitée par l’administration américaine. Dès son premier mandat, Donald Trump a révélé ses envies d’acheter ce territoire au nord de l’Amérique. Un intérêt renouvelé depuis son retour à la Maison-Blanche il y a un an. « Le Groenland est essentiel à la sécurité nationale et mondiale », a une nouvelle fois répété le président américain sur son réseau social Truth Social. Selon lui, la Russie et la Chine menacent le territoire, et le Danemark n’est pas en mesure de le protéger. Pourtant, les États-Unis disposent là-bas d’une base spatiale avec plus d’une centaine de militaires, et peuvent en déployer davantage, grâce à un accord signé en 1951, et renouvelé en 2004 entre Copenhague et Washington. C’est ce qu’ils ont fait durant toute la guerre froide avec 13 bases militaires sur l’île.
Le Groenland est essentiel à la sécurité nationale et mondiale.
Donald Trump, président des États-Unis
La véritable raison se situe plutôt d’un point de vue économique et financier. Dans le viseur, les terres rares. Le Groenland est la huitième plus grosse réserve mondiale de ces minerais qui sont indispensables dans la fabrication de batteries pour les voitures électriques, les téléphones, ou encore les éoliennes. Or, la Chine est le premier producteur mondial. L’administration américaine veut alors exploiter les ressources de l’île pour répondre à leurs besoins.
Les conséquences en cas de coupure des Gafam
Alors, couper, ou du moins utiliser les Gafam et les contraindre à cesser leur service cloud pourrait être un sacré moyen de pression pour Donald Trump. Une telle menace, et surtout une telle exécution, aurait de lourdes de conséquences pour la France et l’Union européenne. Dans l’Hexagone, la dépendance aux géants américains est immense. À la fois pour le gouvernement, les services publics, mais aussi pour les particuliers. Selon un rapport du Trésor public, publié en 2022, plus de 70% du marché cloud français sont détenus par Microsoft, Google et Amazon. Ce dernier contrôle, à lui seul, près de 45% du cloud en France (donc des sites ou services accessibles en ligne).
Ces chiffres révèlent qu’une coupure des Gafam paralyserait une partie du territoire français. Exemple avec la SNCF : depuis trois ans, l’entreprise ferroviaire est passée sous pavillon américain dans la gestion de ses données en signant un contrat avec Amazon. L’application se trouverait totalement bloquée en cas de service interrompu. C’est même déjà arrivé lors d’une panne du réseau Cloudfare en novembre dernier. Et la SNCF n’était pas la seule touchée : Spotify, ChatGPT, Ikea, Doctissimo, Marmiton, tous étaient inaccessibles pendant plusieurs heures. Une coupure des Gafam signifierait aussi l’inaccessibilité de Facebook, Instagram, ou encore Whatsapp.
Si certaines applications ne sont pas indispensables, d’autres le sont davantage. Les services publics, comme les hôpitaux ou encore les démarches administratives, pourraient, eux aussi, être impactés. Mais, depuis 2023, le gouvernement impose que les données régaliennes, stratégiques et sensibles soient hébergées par des fournisseurs labellisés « SecNumCloud ». C’est le plus haut label de cybersécurité délivré par l’État, qui exclut les géants américains.
Une menace plutôt lointaine
Si la dépendance envers les Gafam est réelle, la menace est, quant à elle, lointaine. Il paraît, pour l’heure, assez improbable qu’elle soit utilisée par Donald Trump. L’Europe reste le plus gros marché pour les géants du numérique. Les entreprises américaines auraient alors autant à perdre que la France et l’UE. Pourtant, la récente décision de Microsoft est une alerte : sur ordre du président américain, le géant du numérique a coupé le courrier électronique du procureur de la Cour pénale internationale, Karim Khan. En cause : des mandats d’arrêt émis par le magistrat à l’encontre du Premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, et de son ancien ministre de la Défense, Yoav Gallant.
Par contre, l’utilisation des données des gouvernements et utilisateurs européens par l’administration américaine est peut-être la réelle menace. Grâce à la loi « Cloud Act », adoptée en 2018, les États-Unis peuvent accéder aux données d’individus et d’entreprises qui sont gérées, notamment par les Gafam, même si elles sont situées en dehors des frontières américaines. Ce qui est contraire aux lois européennes et au Règlement général sur la protection des données. Mais une entreprise répond d’abord aux lois de son pays. Microsoft a déjà annoncé qu’elle permettrait l’accès à ses données aux autorités en cas de réclamation.
L’UE prépare sa riposte
De son côté, l’Union européenne dispose aussi de moyens de pression. En premier lieu, son instrument anti-coercition, la menace brandie par Emmanuel Macron. Le président de la République propose de l’utiliser face aux possibles augmentations de droits de douane par Donald Trump. Appelé par certains, le « bazooka » de l’UE, il est pensé comme un instrument de dissuasion. Concrètement, cet outil peut limiter les importations provenant du pays visé, et restreindre l’accès au marché public, voire bloquer certains investissements. Tous les secteurs seraient alors concernés. Vêtements, tabac, alcools, et aussi les… Gafam. Les géants du numérique pourraient être taxés sur leur activité en Europe, et être davantage régulés.
Malgré son arme de dissuasion, les pays européens restent, quoi qu’il en soit, dépendants des entreprises américaines dans la gestion de leurs données. C’est la raison pour laquelle des voix s’élèvent depuis plusieurs mois. Christine Lagarde, présidente de la Banque centrale européenne, a appelé à créer des systèmes de paiement indépendants pour sortir de la domination de Visa et Mastercard. De son côté, l’eurodéputé David Cormand demande une véritable réflexion sur la construction d’un modèle numérique européen. Parce que si la menace n’est, pour l’heure, pas utilisée par Donald Trump, le risque, lui, est bien là.
« Le cadre d’un accord » avec l’OTAN
Mais les tensions entre les États-Unis et les pays européens semblent se détendre. Après des semaines d’escalade, un accord a été trouvé entre Donald Trump et l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN). « Nous avons le cadre d’un accord. Je pense que ce sera un très bon deal pour les États-Unis. Nous allons travailler ensemble sur quelque chose concernant l’Arctique dans son ensemble et le Groenland en particulier », a déclaré le président américain.
Des discussions directement menées par le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, qui pourraient concerner notamment l’installation de nouvelles bases militaires, et aussi le « dôme d’or », un système de défense aérienne tant souhaité par Trump. Grâce à cet accord, la menace des droits de douane envers certains pays européens a été levée, signe d’une réelle sortie de crise. Pourtant, le Danemark reste prudent. Personne ne sait vraiment que contient cet accord. Les échanges doivent encore se poursuivre avec l’administration américaine.
