« Les rivaux n’ont jamais digéré leur divorce » : pourquoi Christian Estrosi et Éric Ciotti sont-ils brouillés ?

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Publié le 2 mars 2026 à 19h36
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Alors que le premier tour des élections municipales se profile à Nice, un livre paru il y a quelques semaines en librairie tente d’éclairer les lecteurs sur l’origine des relations sulfureuses entre les deux candidats principaux au fauteuil de maire : le sortant, Christian Estrosi (Horizons), et le challenger, Éric Ciotti (Union des droites pour la République, UDR). Car avant de se tacler à longueur de journée, les deux hommes formaient un duo de choc depuis des dizaines d’années.

Mais pourquoi, après avoir été comme les deux doigts de la main, Christian Estrosi et Éric Ciotti se détestent-ils autant ? Et pourquoi la droite est-elle majoritaire à Nice ? C’est principalement à ces deux questions que répond Les Frères ennemis de la Côte, livre de Jean-Baptiste Forray, paru aux éditions Plon il y a quelques semaines. L’auteur et journaliste parisien a répondu à nos questions.

Vous livrez un ouvrage particulièrement complet sur ces deux hommes forts de la politique niçoise. Comment avez-vous récolté toutes ces informations ?

L’idée d’écrire ce livre m’est venue quand Éric Ciotti a annoncé rallier Marine Le Pen le 11 juin 2024, lors des législatives. Je n’avais pas la moindre attache avec Nice, mais j’ai mené ma petite enquête, d’abord depuis Paris, puis je suis allé à Nice, où j’ai rencontré longuement les deux compétiteurs. J’ai aussi rencontré des proches des deux belligérants. J’ai été assez surpris qu’ils me parlent aussi naturellement, parfois à cœur ouvert. Il y a beaucoup de choses que je n’ai pas pu écrire pour ne pas finir devant les tribunaux [il rit].

Éric Ciotti et Christian Estrosi se sont rencontrés en 1988. Ils ont rapidement été très proches ?

Ils se rencontrent effectivement fin août 1988, chez Gaston Franco, un conseiller départemental [auparavant appelé conseiller général] de Saint-Martin-Vésubie. Ciotti passait toutes ses vacances dans ce village. Christian Estrosi voit dans le jeune Niçois un homme de l’ombre, prompt à produire des discours à la chaîne.

Ciotti était pour Estrosi bien plus qu’un collaborateur : c’était la tête pensante.

Jean-Baptiste Forray

Il n’avait pas ce bagage politique que lui a apporté Éric Ciotti, qui était une tête bien faite, sorti de Sciences Po. L’actuel député a stoppé sa trajectoire toute tracée qui l’aurait menée à l’ENA [l’École nationale d’administration, chargée de former les hauts fonctionnaires d’État, remplacée depuis 2022 par l’INSP] pour devenir l’attaché parlementaire de Christian Estrosi. Pendant des années, ils passaient leurs journées et leurs soirées ensemble. Ciotti était pour Estrosi bien plus qu’un collaborateur : c’était la tête pensante du duo. Ensemble, ces deux petits gars, méprisés par Paris et sans héritage politique, ont tout gagné.

Puis ils se brouillent, avec des premiers désaccords en 2010. Qu’est-ce qui a déclenché les foudres et séparé le duo ?

J’ai entendu plusieurs explications. Pour moi, l’explication la plus plausible, c’est qu’Estrosi a toujours considéré Ciotti comme son collaborateur et que, quand il est sorti de l’ombre, ça ne lui a pas plu. De son côté, Ciotti n’a jamais aussi bien réussi qu’Estrosi donc il a cette frustration au fond de lui. Son rêve, ça aurait été d’être Christian Estrosi. Il y a eu plusieurs trahisons et coups-bas politiques. En 2010, les relations commencent à se distendre. Jusqu’en 2024, on est sur un « Je t’aime, mon non plus » et pas un divorce ferme et définitif. [Depuis, toute réconciliation semble impossible].

On est exactement sur le même modèle qu’avec la rupture du duo formé par Jacques Chirac et Édouard Balladur [Balladur était considéré comme l’un des plus proches soutiens de Jacques Chirac. Lors des présidentielles de 1995, il était censé soutenir la candidature de Chirac et s’est finalement présenté lui-même, ce que Jacques Chirac a vécu comme une trahison personnelle].

C’est une guerre d’ego.

Jean-Baptiste Forray

Bref, c’est une guerre d’égos, qu’ils habillent d’oripeaux politiques. Mais les rivaux n’ont jamais digéré leur divorce, et la plaie est encore à vif. Christian Estrosi garde toujours dans sa poche un mot dans lequel Éric Ciotti lui jure fidélité éternelle. Quand j’ai abordé la période de leur entente, il m’en a reparlé avec une certaine nostalgie. Qui a trahi qui, c’est difficile de démêler cela car les deux n’ont pas du tout la même version. Malheureusement, la trahison est une histoire assez classique en politique.

Éric Ciotti et Christian Estrosi lors d’un déplacement à Nice en 2015 – Photo : UMP

Dans votre ouvrage, vous racontez les débuts en politique de Christian Estrosi. Ce n’était pas celui qu’on connait aujourd’hui ?

Il était à des années-lumière de la politique. Il ne fait pas d’étincelles au collège puis au lycée, il n’a pas le bac. Il est champion de France de moto en 1976, 1977 et 1979. Mais il a un profil de gagneur et Jacques Médecin [maire de Nice de 1966 à 1990] le veut sur sa liste aux municipales de 1983. Alors que sa carrière sportive s’achève peu à peu, il devient élu, subdélégué du délégué au sport, et doit troquer ses cuissardes de moto pour s’acheter un blazer. Quand il arrive en politique, il a les cheveux longs, n’est pas du tout à l’aise en public. Je pense qu’il souffre, encore aujourd’hui, du syndrome de l’imposteur, du fait de ne pas avoir fait d’études supérieures.

Il a plusieurs fois été tenté de rallier le Front national ?

Christian Estrosi a toujours juré que lors des élections régionales de 1998, il n’a jamais été tenté par le moindre début d’un accord avec Jean-Marie Le Pen. Mais plusieurs journalistes et hommes politiques, dont Brice Hortefeux, qui était un personnage central auprès de Nicolas Sarkozy, me disent le contraire. Même son ex-femme, Dominique Estrosi-Sassone, a esquissé un large sourire quand je lui ai posé la question.

Et qu’en est-il d’Éric Ciotti ?

C’est un personnage beaucoup plus drôle qu’il n’y parait. Éric Ciotti n’a pas du tout le physique du maire de Nice. À force de travail, il réussit à passer progressivement de l’autre côté du miroir. Dès 2021, il se réclamait de valeurs communes avec le Rassemblement national. Mais, si c’est un homme de droite pure et dure, je ne suis pas sûr qu’il soit aussi extrême que ses discours.

Le 9 juin 2024, jour de la dissolution de l’Assemblée nationale, on m’a dit qu’il était extrêmement bileux, parce qu’il vit de ses mandats. En ralliant le Rassemblement national et en fondant son parti, l’UDR, il a perdu un pari national. Personne n’a adhéré, et alors qu’il était le chef des Républicains, une seule personne l’a suivi : la députée locale Christelle d’Intorni. Mais au plan local, il a remporté le grand chelem, car il a gagné toutes les circonscriptions en 2024.

C’est ce qui fait la particularité de Nice, dont vous présentez l’environnement politique comme un laboratoire. Vous pouvez nous expliquer ?

À Nice, le prédécesseur de Christian Estrosi, Jacques Peyrat [maire de 1995 à 2008] avait laissé son étiquette du Front national avant de prendre la mairie, mais il ne cachait pas être d’accord à 99 % avec Jean-Marie Le Pen. Jacques Médecin répétait aussi que « les thèses du Front national sont les miennes à 99,9 % ». Cette idéologie qui pouvait choquer à Paris n’a jamais suscité de vague à Nice. Beaucoup de notables, qui sentent le vent tourner, volent au secours de sa victoire, comme Charles Ange Ginésy [l’actuel président du département des Alpes-Maritimes], Jean-Pierre Rivère [célèbre patron de l’OGC Nice], Pierre Ippolito [l’ancien président du syndicat départemental des patrons] et Olivier Breuilly [ancien directeur général des services de la Ville de Nice]. Ce sont des types de personnalité que le Rassemblement national n’arrive pas à harponner dans d’autres coins de France.

Il n’y a jamais eu de frontière avec l’extrême droite. C’est une guerre interne au sein de la droite dure. Surtout, ce qui est impressionnant, ce sont les aller-retours des personnalités politiques locales. Olivier Bettati a été le compagnon de route de Christian Estrosi, puis ils se sont séparés et il s’est rapproché de Marion Maréchal, dont il était l’aiguillon dans le département. Il était marié à Alexandra Masson [actuelle cheffe de file du Rassemblement national dans les Alpes-Maritimes]. Puis maintenant, il est LR.

Ce ne sont pas du tout des idéologues : ils vont là où leurs intérêts les portent.

Jean-Baptiste Forray

Pareil pour Benoit Kandel, qui est l’ancien premier adjoint de Christian Estrosi et qui est maintenant au Rassemblement national ; ou pour Gaël Nofri, qui était avec Peyrat quand il était à peu près UMP, puis qui a été au Front national, directeur de campagne de Jean-Marie Le Pen et qui, huit ans après, appelle à voter Macron puis se retrouve adjoint au maire.

Ce ne sont pas du tout des idéologues : ils vont là où leurs intérêts les portent. Ils se ressemblent beaucoup, se connaissent tous par cœur et ont tous des dossiers les uns sur les autres. Le reste de la campagne va être le feu atomique.

Justement, vous qui avez un œil extérieur, que pensez-vous de la campagne des élections municipales à Nice ?

Je trouve qu’elle prend une tournure assez pathétique. Mais Estrosi est loin d’être battu dans la campagne, les jeux sont loins d’être faits ! Mais il joue sa peau sur cette élection, car il n’a plus d’avenir national.

Les Frères ennemis de la Côte
Par Jean-Baptiste Forray
Éditions Plon – 2026